NOUVELLE DIPLOMATIE POUR UN MONDE HUMAIN
Lloyd Axworthy et Knut Vollebaek

Lloyd Axworthy, ministre des Affaires Etrangères du Canada depuis janvier 1996, fut professeur de Sciences Politiques. Il a été à la tête de plusieurs ministères au cours des années.
Knut Vollebaek, ministre des Affaires Etrangères de Norvège d’octobre 1997 à Mars 2000, est un diplomate de carrière.

Un des défis les plus fondamentaux auxquels nous soyons confrontés est celui de la
réalisation d’un monde humain. Cela doit être plus qu’une vision, c’est un impératif moral. Les faits parlent d’eux-mêmes.

Nous avons besoin de nouvelles approches et de nouveaux outils. Nous avons besoin d’une nouvelle forme de diplomatie. Elle devra être fondée sur les efforts collectifs d’une variété d’acteurs, à l’intérieur comme à l’extérieur des gouvernements. Elle dépendra de notre aptitude à faire prendre conscience aux gens des besoins humains essentiels de sécurité, et elle exigera un nouveau consensus à base large pour répondre carrément aux besoins et aux droits humains élémentaires qui affectent le quotidien de millions de gens.

Cette diplomatie va plus loin que les relations entre états pour engager des individus et des organisations appartenant à une variété de secteurs à l’intérieur de la société civile. Nous voyons le début de cette nouvelle impulsion vers un monde humain dans le succès de la lutte pour éliminer les mines antipersonnel et pour restreindre la prolifération des armes légères. Dans les deux cas, la société civile joue un rôle crucial, qui vient s’ajouter aux efforts des gouvernements sympathisants.

La convention d’Ottawa pour éliminer la production, le transfert et l’utilisation des mines antipersonnel, qui fut négociée à Oslo, a fait œuvre de pionnière. Elle fut inspirée et menée à terme grâce à la nouvelle diplomatie. Avec Burkina Faso devenant le 40ème pays à la ratifier, la démarche d’Ottawa a en moins de deux ans produit un instrument légal international contraignant qui entrera en application au début de l’an prochain.

La création de la Cour criminelle internationale pour poursuivre des crimes contre l’humanité, le crime de génocide et les crimes de guerre, est un autre événement important à cet égard.

Le monde actuel présente des tendances inquiétantes qui sont en elles-mêmes perturbatrices et menacent l’ordre international établi au cours des quelques décades passées. Un exemple en est le désastre financier qui a rapidement balayé l’Asie et a démontré que, si une intégration économique globale apporte nombre de bénéfices, elle produit aussi de nouveaux genres de risques. Un autre exemple est celui des essais nucléaires en Asie du Sud, qui menacent de saper les efforts d’une génération pour empêcher la prolifération d’armes nucléaires.

De tels développements posent de sérieux défis aux organisations internationales existantes et aux traités régissant la conduite des états. A moins que l’ordre international actuel fondé sur le respect de la loi ne soit respecté dans les années à venir, la communauté internationale aura à faire face à une désintégration et à une incertitude internationale jamais vues depuis les années 30.

Il nous faut redoubler d’efforts pour assurer le plein respect des droits humains et des libertés fondamentales ainsi que celui des dispositions prises par des organisations internationales poursuivant ce même but, et ce, en toutes circonstances et dans tous les pays. La prolifération d’armes de destruction massive nous pose à tous un danger réel et omniprésent, mais la plupart des victimes des conflits de ces dix dernières années ont résulté de guerres conventionnelles. Des conflits récents ont présenté un peu partout un certain nombre de similarités. Ils ont résulté de différences ethniques, culturelles ou religieuses et ont tendu à être le fait de combattants à l’intérieur des états plutôt qu’entre états. Les civils sont devenus une cible délibérée. Les traités internationaux qui régissent les comportements entre pays n’ont trop souvent guère fait pour protéger la population civile.

Il est clair que nous devons consacrer plus d’efforts à renforcer le Droit international humanitaire si l’on veut améliorer la sécurité des individus. C’est le moment où jamais de mettre sur pied un programme humanitaire commun. Les conflits permanents en Asie du Sud, en Afrique, aux Balkans, dans le Moyen-Orient et ailleurs, rendent impératif un progrès dans ce domaine.

Il est urgent de renouveler nos efforts pour promouvoir le respect et l’application universels des droits humains et des lois humanitaires. Une application effective et sans restriction des traités internationaux existants est essentielle à cet égard.

Dans l’état actuel des choses, un état ne peut pas accomplir grand-chose par lui-même. Plus que jamais nous avons besoin d’utiliser les institutions multilatérales disponibles. Mais nous avons également besoin d’œuvrer avec des pays sympathisants à l’intérieur comme à l’extérieur de ces institutions pour mettre nos ressources en commun et étendre notre influence. C’est quelque chose à quoi la Norvège et le Canada ont attaché la plus grande importance depuis déjà quelque temps. Et ce partenariat ne devrait pas s’arrêter aux états. Nous devons coopérer avec des organisations non-gouvernementales, avec le secteur privé et autres acteurs non-gouvernementaux.

L’initiative relative aux mines antipersonnel a montré qu’un groupe de partenaires bien choisis peut connaître un énorme succès. C’est pourquoi, poussant plus loin notre coopération à propos des mines antipersonnel, nous, ministres des Affaires Etrangères du Canada et de la Norvège, avons signé récemment la Déclaration de Lysoen (qui doit son nom à l’île norvégienne où elle a été négociée). Elle établit un programme commun pour l’année qui vient, avec des propositions spécifiques pour poursuivre l’action concernant les mines antipersonnel, les enfants-soldats, les femmes et les enfants victimes de conflits, la prolifération d’armes légères, les droits humains, le travail des enfants, l’entrée en application de la Cour criminelle internationale, le progrès du Droit humanitaire, et la coopération en ce qui concerne les problèmes de l’Arctique comme ceux des pays nordiques.

Notre objectif est d’œuvrer avec d’autres pays et partenaires de la société civile ayant la même vision des choses pour promouvoir le respect des droits humains et le Droit humanitaire. Telle est la nouvelle diplomatie que nous entendons mettre au travail. Un monde humain est un monde en sécurité.