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Daniel Ellsberg

Daniel Ellsberg, des Etats-Unis, est un auteur et un analyste politique. Il fut expert-conseil auprès de la compagnie RAND en 1969 et sa publication des « Pentagon Papers » en 1971 aida à mettre un terme à la guerre du Vietnam et à mettre fin à la présidence de Nixon en 1974.
(Pour plus de détails, voir http://globetrotter.berkeley.edu/people/Ellsberg/ellsberg98-0.html).

Une après-midi de 1961, j’eus en main une réponse écrite à une question que j’avais rédigée pour le Président John F. Kennedy à l’intention des Chefs d’état-major. La question était : « Si vos plans actuels de guerre nucléaire étaient exécutés à la lettre, combien de gens mourraient en Union soviétique et en Chine ? »

La réponse top secret, « à ne lire que par le Président », se présentait sous la forme d’un graphique, une ligne droite ascendante de mois en mois pendant six mois au cours desquels les morts étaient dues aux blessures et aux retombées radioactives et venaient s’ajouter aux morts immédiates dues à l’explosion, au dégagement de chaleur et à l’irradiation.

Les chiffres concernant les morts immédiates au cours des premières heures et des premiers jours d’une attaque des Etats-Unis s’élevaient à 270 millions. D’après le graphique, ces chiffres continuaient à s‘élever au cours des six mois suivants pour atteindre 320 millions de morts.

En réponse à des questions ultérieures de la Maison Blanche, les Chefs d’état-major fournirent des estimations concernant le nombre des gens en dehors de l’Union soviétique et de la Chine que des attaques des Etats-Unis tueraient s’ils mettaient à exécution leurs plans actuels pour une guerre nucléaire généralisée. Cent millions de plus en Europe de l’Est, près de cent millions de victimes de retombées radioactives dans des pays neutres voisins de l’Union soviétique tels que la Finlande, l’Autriche et l’Afghanistan, et même le Japon, même si aucune ogive ne tombait sur ces pays ; et jusqu’à cent millions en Europe de l’Ouest, selon la saison et la direction des vents transportant les retombées nucléaires provenant de l’explosion à l’intérieur du bloc soviétique.

Le bilan total des morts suite à une première frappe nucléaire des Etats-Unis –en réponse, non à des attaques nucléaires soviétiques mais à un conflit conventionnel avec les forces soviétiques n’importe où dans le monde—fut estimé par les Chefs d’état-major aux environs de six cent millions. Cent holocaustes.

Ces plans n’étaient pas seulement destinés à la dissuasion, et ce n’était pas non plus des bluffs. C’était des plans opérationnels destinés à être exécutés dans une grande variété de situations ; ils avaient fait l’objet d’amples préparations, et de répétitions fréquentes. Ces