MES DIFFICILES LECONS POUR LA PAIX
Sheikh Hasina

Sheikh Hasina, Premier Ministre du Bangladesh depuis la mi-1996, a promu une démocratie libérale, la paix et le respect des droits humains, et se bat pour un état séculier dans un pays où l’Islam est religion d’état. Après deux ans à ce poste, elle a réussi à mettre fin à un conflit armé vieux de 25 ans avec des tribus rebelles dans la région du Chittagong. Elle a reçu le prix de l’UNESCO pour la Paix en 1999. (Pour plus de détails, voir www.haguepeace.org/archives/speeches/closing/Sheik.htm)

J’ai toujours aimé mon père et je l’ai admiré plus que tout être au monde. Je n’étais pas la seule. C’est lui qui fonda notre nation, et il était tellement aimé de son peuple qu’il en reçut un nom spécial : Bangabandhu, qui signifie « Ami du Bengale ». Après notre guerre de libération, il fut libéré de sa prison à l’étranger et revint au pays pour y assumer la charge de Premier Ministre. A peine trois ans et demi plus tard, aux premières heures du 15 août 1975, des soldats tuèrent Bangabandhu dans sa résidence à Dhaka. Ils tuèrent aussi ma mère, deux de mes plus jeunes frères ainsi que leurs nouvelles épouses, et mon frère le plus jeune, âgé de dix ans. Ma seule sœur et moi étions alors en Allemagne où mon mari, un scientifique, enseignait un cours. C’est ainsi qu’elle et moi avons survécu.

Un père laisse toujours un héritage à ses enfants. Ce que nous avons hérité de mon père, Sheikh Mujibur Rahman, fut un amour profond de notre pays et de son peuple, un amour sans compromis, une confiance inébranlable en la démocratie et les valeurs démocratiques, un attachement aux valeurs séculières et, par-dessus tout, l’amour de la paix. Ce ne sont pas des valeurs faciles à cultiver dans un pays où la religion et la religiosité des gens, dont beaucoup sont pauvres et illettrés, ont été longtemps exploitées à des fins politiques et personnelles. Et où une dictature militaire et autres formes de gouvernement autoritaire ont périodiquement délogé la démocratie, et où la violence et le conflit ont si souvent prévalu sur la paix. Quand mon père connut sa fin tragique, je décidai de poursuivre ses idéaux, quoi qu’il arrive.

Ceux qui ont tué Bangabandhu et se sont emparés du pouvoir n’auraient épargné ni ma sœur ni moi si ça n’avait dépendu que d’eux. Nous sommes allées de pays en pays, constamment hantées par la peur de mourir, et ce n’est que six ans plus tard que nous pûmes retourner au Bangladesh. Pendant un bon bout de temps nous ne fûmes même pas autorisées à entrer dans la maison où mes parents et d’autres avaient été tués, alors-même que c’était notre maison. J’en ai été profondément traumatisée. Je sais ce que signifie le règne, officiel ou voilé, de l’armée. Je sais à quel point la démocratie, la paix et les droits humains sont importants. J’ai appris ces leçons de la vie et je ne pourrai jamais les oublier.

Le Bangladesh est un petit pays avec une énorme population. Au total près de 120 millions de gens vivent dans une région d’à peine 147.570 kilomètres carrés. La campagne est très verte et pleine de rivières, grandes et petites, avec des collines et des forêts au sud et au sud-est du pays. Notre langue et notre culture sont extrêmement riches. Nous avons la poésie et la musique dans le sang. Nous aimons notre terre, notre langue et notre culture, et nous avons eu à souffrir et à payer le prix fort pour elles. Nous aimons la paix et l’idée que nous nous faisons de la paix est étroitement liée à cet amour.

La paix est bien plus qu’une absence de guerre, de violence ou de conflits. Si des enfants meurent de faim ou de malnutrition, si les gens n’ont pas de maisons où vivre, si ceux qui sont malades ne peuvent être soignés, si les gens commettent des crimes qui restent impunis, on ne peut pas parler de paix. Si les gens n’ont pas la possibilité de décider du genre de gouvernement qui leur convient et de qui va les gouverner, s’ils n’ont pas la liberté de pensée et la liberté d’expression, s’ils sont soumis aux caprices de l’armée ou d’un dictateur, alors il n’y a pas de paix digne de ce nom. La paix ne veut rien dire si les gens ne sont pas libres et heureux. Ils doivent avoir toutes les occasions de mener réellement le genre de vie qu’ils désirent.

En 1947, les Anglais se retirèrent après avoir gouverné le sous-continent indien pendant près de deux cents ans. L’Inde fut divisée et le Pakistan fut établi comme un état séparé pour les musulmans, mais en deux parties séparées par plus de mille kilomètres de territoire étranger et avec deux populations qui différaient en tout sauf en ce qui concerne la religion. Nous dans la partie orientale formions la majorité du Pakistan, mais notre voix n’était que rarement entendue et on refusa à notre langue le statut de langue nationale. Nous étions exploités, économiquement et politiquement. Même le nom de « Bengale Oriental » fut changé en « Pakistan Oriental ». Nous n’avions aucun droit d’être des Bengalis, il nous fallait devenir complètement pakistanais.

La Ligue Awami, sous la conduite de Bangabandhu, remporta les élections générales en 1971, les premières à être organisées à travers le pays depuis la naissance du Pakistan. Les militaires au pouvoir ne permirent cependant pas à Bangabandhu de former un gouvernement. Avant, lorsqu’il avait demandé l’autonomie complète du Bangladesh, il avait été emprisonné, accusé de sédition et jugé par un tribunal militaire. La population manifesta, forçant le gouvernement à retirer sa fausse accusation. Cette fois, l’armée pakistanaise attaqua les gens sans armes du Bangladesh et entreprit un génocide qui coûta la vie à trois millions de gens. Bangabandhu déclara l’indépendance du Bangladesh mais fut arrêté peu après et incarcéré au Pakistan. Une Guerre de libération s’ensuivit, qui se poursuivit pendant neuf mois. La Ligue Awami forma un gouvernement en exil et prit la tête de la guerre. Les mots de Bangabandhu inspirèrent et électrisèrent la population, même en son absence. L’armée pakistanaise perdit la guerre et se rendit le 16 décembre.

Nous avons beau croire en la paix, nous avons dû prendre les armes en autodéfense, parce que notre survie en dépendait. Nous ne pouvions pas assister en silence à l’assassinat de notre peuple et au viol de nos femmes, n’est-ce pas ? Nous eûmes à verser le sang pour notre langue maternelle parce que, lorsque la langue d’une nation est menacée, sa culture et son identité-même sont menacées. Notre volonté de paix nous a enseigné des leçons impitoyables au cours de notre époque pakistanaise. D’abord, qu’un pouvoir militaire ou autoritaire ne peut pas apporter la paix, seul un gouvernement par le peuple peut le faire. Deuxièmement, qu’une vie extérieurement calme n’est pas forcément une garantie de paix. Troisièmement, que la paix ne peut jamais être tenue pour acquise. Il faut être prêt à se battre pour elle, si besoin est, pour la mériter. Quatrièmement, que c’est notre devoir à tous, individuellement et collectivement, de tenter d’assurer la paix et de la maintenir.

Lorsque je rentrai d’exil en 1981, six ans après la mort de mon père, ce fut avec la ferme détermination de briser le moule de la violence et de la violation des droits humains dans mon pays. Il fallait d’abord mettre fin au règne non démocratique du gouvernement militaire contre lequel je fus la première à manifester. Un certain nombre de groupes plus petits aidèrent la Ligue Awami à mobiliser l’opinion publique et, en 1990, le gouvernement dut finalement démissionner. Nous avions fait campagne pour assurer la démocratie, pour le respect des droits humains et pour la paix, à l’intérieur du pays comme avec nos voisins. Je fus plusieurs fois assignée à résidence et même une fois emprisonnée. Il y eut maints attentats contre ma vie. En 1986 et 1996, des bombes explosèrent sur le lieu de mes réunions publiques ; en 1989, des grenades furent lancées contre mon domicile ; en 1988, mon camion essuya un feu nourri alors que je menais une manifestation pacifique à Chittagong, la cité portuaire ; en 1996, ma voiture fut attaquée à deux reprises, une fois en face du Club de Presse et l’autre en face du Secrétariat à Dakha. En 1996, une balle m’évita lors d’une réunion, tuant un jeune homme. Une autre m’avait déjà évitée en novembre 1987, et tuant cette fois un militant contre le gouvernement autoritaire. Ma vie est en jeu, même aujourd’hui, je le sais bien.

L’autre tâche consistait à rendre à la population son droit de voter librement. Les élections étaient devenues une farce. Ceux qui détenaient le pouvoir étaient sûrs de gagner de toutes façons, soit en truquant les élections, soit en inventant des chiffres à la radio et à la télévision, et la Ligue Awami proposa un amendement à la constitution pour établir un gouvernement neutre intérimaire chargé de diriger le pays durant les trois mois précédant les élections. Face à une agitation massive, le gouvernement fut obligé d’accepter l’amendement. Lors des élections générales organisées sous le nouveau système, la Ligue Awami gagna. Si la démocratie est une condition préalable à la paix, nous estimons que nous y avons un peu contribué.

Puisque nous croyons à la paix, immédiatement après sa venue au pouvoir mon gouvernement prit des mesures pour résoudre la vieille querelle entre le Bangladesh et l’Inde au sujet du partage des eaux du Gange. Une zone importante du sud du Bangladesh s’était désertifiée par manque d’eau, compromettant l’agriculture, l’environnement et la vie de la population. Je pris une initiative personnelle et me rendit à New Dali pour y rencontrer le Premier Ministre de l’Inde. Nous réussîmes à conclure un traité de trente ans mettant fin au conflit. Une autre leçon à apprendre : pourvu qu’on ait des intentions sincères, rien n’est irrémédiable et rien ne peut faire obstacle à la paix.

Le Chittagong, une région montagneuse du sud-est du Bangladesh où habite la plupart de la population tribale du pays, avait été le siège d’agitation, de violence et de conflit pendant plus de vingt ans. Le conflit avait, selon une estimation, coûté au moins vingt mille vies et déplacé des milliers de gens qui avait franchi la frontière pour chercher refuge en Inde. C’était un problème complexe mais qui pouvait, comme je l’ai fait un jour remarquer, se résumer en « une question fondamentale : le droit d’un peuple indigène, d’une minorité ethnique, religieuse, culturelle, linguistique et sociale, de préserver son identité, sa culture, ses traditions et ses valeurs, et de vivre à sa manière dans une région qu’il a habitée depuis des temps immémoriaux. » Après avoir formé un gouvernement, nous constituâmes un comité national avec des parlementaires de tous les principaux partis, y compris ceux de l’opposition, pour entrer en pourparlers avec les représentants de la population tribale. Les échanges aboutirent à la signature, le 2 décembre 1997, d’un accord de paix. Depuis, on n’a pas relevé le moindre cas de conflit ou de violence dans cette région. Ceux qui avaient franchi la frontière, plus de soixante trois mille réfugiés, sont rentrés chez eux. La paix y fut obtenue, et elle se poursuit sans aucune aide ou médiation extérieure. Je ne connais pas d’autre exemple au monde, ce monde si malheureusement plein de conflits ethniques, d’un événement de ce genre.

Comment se fait-il que nous ayons réussi à résoudre le problème alors que d’autres avant nous n’y étaient pas parvenus ? Les gouvernements qui s’étaient succédés avaient essayé de réprimer la population tribale par la force militaire. L’un a tenté une supériorité en nombre en implantant dans la région des gens venus d’autres parties du pays. Un autre qui essaya d’initier des pourparlers avec la population tribale ne put parvenir à un accord. De toute évidence, ces démarches n’étaient pas faites pour résoudre un problème dont la nature était essentiellement politique. Lorsque nous faisions partie de l’opposition, mon parti et moi furent les premiers à demander une solution politique. Si un problème peut être résolu, il doit d’abord être envisagé dans la perspective qui lui est propre. Quand nous avons accédé au pouvoir, nous nous sommes efforcés d’inspirer confiance aux représentants de la population tribale. Nous les avons invités à venir à Dakha pour des entretiens et ils sont venus. Des deux côtés on a fait des concessions pour parvenir à l’accord de paix, mais avec le respect mutuel que nous nous devions. Par exemple, nous avons reconnu le Chittagong comme patrie de la population tribale et ce, dès le tout début. Pour nous, gagner la confiance représente le premier pas vers la résolution de n’importe quel problème et c’est aussi le dernier. Ce fut là, à notre avis, la clé de notre succès.

Deux mois après la conclusion de l’accord de paix, je me rendis à Khagrachari, une petite ville isolée du Chittagong, où les rebelles d’hier s’étaient rassemblés pour une cérémonie d’adieu aux armes. La jubilation était sans pareille. Un certain nombre d’entre eux déposèrent les armes. Leur chef me tendit les siennes. Je lui donnai un bouquet de roses blanches.

Pendant la cérémonie une pensée me vint soudain. Pourquoi devrais-je me tenir à distance de ceux qui avaient rendu leurs armes en réponse à mon appel ? J’écartai les gens chargés de ma sécurité et me mit à marcher vers les ex-rebelles, prenant tout le monde par surprise. Alors c’était eux, ces jeunes insurgés, dont certains apparemment encore adolescents, portant l’empreinte sur leurs visages d’une vie menée depuis longtemps loin de leur foyer et dans des conditions éprouvantes. Alors c’était eux, pleins d’appréhension quant au futur, leurs regards passant alternativement des armes qu’ils venaient juste de déposer à l’espace vide en face d’eux ; ces armes étaient leurs compagnes les plus intimes, parfois même les seules, à travers les fourrés et les jungles d’un terrain difficile. Je n’eus aucun mal à lire dans leurs pensées. Ils avaient besoin d’être rassurés et encouragés. A mesure que je m’approchais d’eux, ils me dévisageaient, incrédules. Je continuai à m’approcher, je leur parlai, je regardai de près les armes qu’ils avaient déposées. Certains avaient eu les larmes aux yeux, maintenant ils souriaient tous, les signes d’appréhension avaient disparu de leurs visages, leurs yeux brillaient.

Ce fut un jour inoubliable, le début d’une vie paisible pour la population tribale dans son propre habitat et dans ses propres foyers que le gouvernement aiderait à reconstruire. Leurs enfants pourraient aller à l’école et leurs adultes, hommes et femmes, pourraient aller au travail. Ce fut un jour inoubliable aussi pour l’ensemble du Bangladesh, qui pouvait être fier de la résolution pacifique d’un conflit qui avait duré si longtemps.