LE POUVOIR DES IDEES
Dietrich Fischer

Dietrich Fischer, des Etats-Unis, est né en Suisse où il a passé son enfance, et il est professeur d’informatique à l’Université Pace. Il est l’auteur de plusieurs livres sur les questions nucléaires, les aspects non-militaires de la sécurité et les conditions pour la paix. Il a donné des conférences sur la paix et la sécurité dans 20 pays. Il est co-directeur de TRANSCEND, un réseau pour la paix et le développement. (Pour plus de détails, voir www.transcend.org)


Quand Johan Galtung, le Norvégien considéré par beaucoup comme le fondateur de la recherche pour la paix, fonda le premier Institut pour la recherche de la paix à Oslo en 1959, lui et ses collègues envoyèrent des exemplaires de leurs travaux en cours à environ 400 instituts du monde entier, y compris l’Institut pour l’économie mondiale et les relations internationales (IMEMO) à Moscou. Ils reçurent des avis de réception de beaucoup d’endroits, mais aucune de l’IMEMO. C’était comme si leurs exposés avaient disparu dans un trou noir, sans laisser de traces. Malgré ce silence, les membres de l’équipe d’Oslo persistèrent à envoyer à l’IMEMO, tout au long des années 60 et 70, leurs travaux sur des approches alternatives concernant la paix, la sécurité et le développement.

En 1979, Johan Galtung assista à une conférence de l’IMEMO. Durant une pause, le bibliothécaire le mena à la bibliothèque au sous-sol, déverrouilla une pièce, déverrouilla un meuble à l’intérieur de la pièce, et lui montra une pile de dossiers. C’était toute la collection des rapports que lui et ses amis avaient envoyés au fil des années. C’était là que se trouvait le « trou noir ». Il fut surpris de constater que ces dossiers étaient usés pour avoir été passés de main en main, leurs bords étaient cornés et déchirés, certaines parties étaient soulignées et il y avait de nombreuses notes dans les marges.

En 1991, Vladimir Petrovski, l’adjoint au ministre des Affaires Etrangères soviétique, rendit visite à Johan Galtung à Oslo et lui dit : « Je tenais à vous dire au moins une fois à quel point nous étions reconnaissants de tous les exposés que vous avez continué à nous envoyer. Durant l’ère Brejnev, je faisais partie d’un groupe de jeunes scientifiques à l’IMEMO qui nous rencontrions souvent pour discuter d’idées nouvelles, et vos publications et exposés ont été de ceux que nous avons étudiés de très près. Nous savions que notre système avait besoin d’être réformé, et que l’heure du changement était venue. Les concepts nouveaux et les idées concrètes que vous nous avez fournis nous ont beaucoup aidé à savoir comment procéder. »

La fin de la guerre froide a de nombreuses origines, mais les idées nouvelles développées par les mouvements pour la paix occidentaux –sur les droits humains, la participation économique et politique, la résolution non-violente de conflits, la sécurité fondée sur une coopération mutuelle au lieu de l’être sur les menaces et la confrontation, la reconversion des industries militaires à un usage civil, et la défense non-offensive— qui se frayaient un chemin en ex-Union soviétique à travers divers canaux discrets et qui apparemment y trouvèrent des oreilles réceptives, ont joué un rôle important.

De simples individus peuvent-ils influer sur le cours de l’histoire, ou leurs efforts ne sont-ils, comparés aux courants majeurs, que le mouvement insignifiant d’une simple molécule balayée par le vent ? Il est clair que si une situation n’est pas mûre pour le changement, si personne ne veut entendre parler de nouvelles propositions, un seul individu ne peut guère avoir d’impact. Mais si les gens sont mécontents de leurs conditions et sont à la recherche de nouvelles voies, alors une idée défendue avec conviction peut aller loin.

Néanmoins, même lorsqu’une possibilité de changement majeur se présente, quelqu’un doit la saisir ou il ne se passera rien. De façon analogue, si on plante un arbre fruitier dans le désert, il mourra. Mais, même dans le sol le plus fertile, sous les meilleures conditions climatiques, si nous ne plantons rien de mieux que des épines, c’est tout ce qui poussera. Et nous ne pouvons jamais être sûrs qu’un désert apparent ne cache pas un sol fertile dans lequel une semence peut, avec le temps, donner naissance à toute une forêt. Même si nous ne voyons pas immédiatement les résultats de nos efforts pour la paix, nous ne devons pas renoncer parce qu’il est bien possible qu’ils portent un jour leurs fruits de façon inattendue.

Deux retraités à la voix douce, originaires de Troy, New York, eurent l’immense satisfaction de voir leur effort porter rapidement ses fruits. En 1994, Sue et Marvin Clark fondèrent une petite organisation qu’ils appelèrent « Démilitarisation globale » et firent bientôt une démarche cruciale qui conduisit à l’abolition complète de l’armée de l’île d’Haïti dans les Caraïbes. Haïti avait été une dictature brutale et son armée était redoutée. L’armée avait renversé par la violence un gouvernement élu démocratiquement et avait arbitrairement arrêté, torturé et assassiné d’innombrables citoyens haïtiens.

En février 1995, Sue et Marvin Clark purent rencontrer à New York Oscar Arias Sanchez, ancien Président du Costa Rica, lauréat du Prix Nobel pour la Paix pour son rôle dans la cessation de la guerre au Nicaragua. Ils lui demandèrent quel pays à son avis pourrait être le prochain à imiter l’exemple de Costa Rica et abolir ses forces armées.

Arias suggéra Haïti, attendu que la plupart des Haïtiens ont vu leur armée menacer leur sécurité personnelle plutôt que de les protéger contre une éventuelle agression. Suite à de nombreuses conversations informelles avec des Haïtiens ordinaires, il estima que 80% environ d’entre eux souhaitaient l’abolition de l’armée. Il était déçu que personne ne semblât prêter attention à ses conclusions, mais il était convaincu que si un institut de sondage de renommée internationale pouvait confirmer ses impressions, le monde serait obligé d’en tenir compte. Cela coûterait environ $20.000 et il n’avait pas lui-même l’argent nécessaire.

Quand Sue et Marvin Clark entendirent ceci, ils écrivirent à tous leurs amis et aux amis d’amis, envoyant près de mille lettres pour faire part de cette possibilité et demander des donations. En quelques semaines, ils avaient reçu $27.000 qu’ils envoyèrent à la Fondation Arias pour la paix et le progrès humain, et peu après un sondage d’opinion fut entrepris.

Lors d’une conférence de presse à Port-au-Prince le 28 avril 1995, Oscar Arias put annoncer que 62% de la population haïtienne souhaitaient l’abolition de l’armée, seuls 12% souhaitaient la garder, tandis que le reste était sans opinion. Quand le président Aristide entendit cela, il prit le micro pour annoncer spontanément, face au groupe des dirigeants de l’armée, que puisque c’était le désir évident de la majorité de son peuple, il déclarait ici et maintenant l’armée abolie !

Les médias internationaux ignorèrent presque totalement cet événement important. Mais lorsqu’on demanda au Président Aristide, lors d’une interview télévisée nationale diffusée aux Etats-Unis après l’élection de son successeur, ce qu’il tenait pour sa plus importante contribution durant sa présidence, il répondit que c’était l’abolition de l’armée haïtienne.

Il est impressionnant de constater à quel point de simples efforts individuels peuvent faire changer les choses. La Marine américaine elle-même ne pouvait pas abolir l’armée haïtienne. Qui aurait pu penser que deux individus sans pouvoir ni fortune y réussiraient, simplement en parlant aux gens appropriés et en agissant de façon pertinente au bon moment ? Si nous avons un rêve et si nous le poursuivons pas à pas sans jamais renoncer, nous pouvons finir par l’atteindre.