LA RESPONSABILITE SOCIALE DES SCIENTIFIQUES
Joseph Rotblat

Joseph Rotblat, né en 1908 en Pologne, a vécu en Grande-Bretagne depuis 1939. Il fut l’un des premiers scientifiques à découvrir la réaction en chaîne nucléaire et, durant la 2ème guerre mondiale, il participa au développement de la première bombe nucléaire, en Grande-Bretagne puis aux Etats-Unis jusqu’en 1944, lorsqu’il quitta tout cela pour devenir le premier activiste antinucléaire au monde. Pendant 42 ans, il fut un des leaders de Pugwash, l’effort des scientifiques pour un désarmement nucléaire. Il reçut le Prix Nobel de la Paix en 1995. (Pour plus de détails, voir www.pugwash.org).

Le 20ème siècle qui tire maintenant à sa fin a été un siècle unique en ce qu’il a vu se produire plus de changements significatifs que tout autre siècle ; des changements en mieux, des changements en pire ; des changements qui ont énormément profité aux êtres humains, des changements qui ont menacé l’existence même de l’espèce humaine. Le monde actuel est complètement différent de ce qu’il était il y a cent ans.

De nombreux facteurs ont contribué à ces changements, mais celui qui est de loin le plus important, le facteur dominant, fut le progrès en science et en technologie. Ce sont les scientifiques qui sont surtout responsables aussi bien de bénéfices énormes que des graves dangers qui nous menacent actuellement.

Il fut un temps où la science était considérée comme totalement divorcée du quotidien ordinaire. Les scientifiques avaient construit une « tour d’ivoire » où ils se réfugiaient en faisant comme si leur travail n’avait rien à voir avec le bien-être des êtres humains. Le but de la recherche scientifique, affirmaient-ils, était de comprendre les lois de la nature, et puisque celles-ci sont immuables et indépendantes des réactions et des émotions humaines, ces réactions et ces émotions n’ont aucune place dans l’étude de la nature. Même lorsque la recherche scientifique alla plus loin que l’étude passive des phénomènes naturels, beaucoup de scientifiques continuèrent à prétendre vivre dans leur tour d’ivoire. Ils essayèrent de se soustraire à leurs responsabilités sociales en se dissimulant derrière des préceptes du genre « la science devrait être un but en soi », « la science n’a rien à voir avec la politique », « ce n’est pas la faute de la science si elle est mal appliquée » et « les scientifiques ne sont jamais que des travailleurs techniques ».

Tout ceci était déjà faux dans le passé, et n’est certainement pas vrai aujourd’hui. Beaucoup de scientifiques sont encore accrochés à ces maximes et préconisent le laissez-faire en science. Mais un nombre croissant d’entre eux abandonnent ces idées fausses face à la réalité, au vu de la nature changeante de la science, de son échelle, de ses outils, de son image ; par-dessus tout, de son impact sur les questions nationales et internationales.