LA PAIX EST POSSIBLE
Fredrik S. Heffermehl

Un jeune homme que je connais, ici en Norvège où je vis, avait énormément de scrupules à l’idée de faire son service militaire et d’avoir peut-être à obéir à des ordres de tirer sur d’autres jeunes hommes, ou d’être leur cible. Des hommes avec qui il partageait le même désir de vivre et qui ne différaient de lui que par le fait qu’ils vivaient de l’autre côté d’une frontière somme toute arbitraire. Il fut cependant persuadé de faire son service par un politicien conservateur en vue qui fit valoir que « Nous avons besoin d’une armée puissante pour forcer cette (terrible) Union soviétique à négocier et à consentir à un désarmement. »

Il croyait que les gens ne pouvaient qu’aspirer si fort au désarmement qu’il ne manquerait pas de se produire durant son propre passage dans l’armée. Non point. Il espéra qu’au moins son frère, de six ans plus jeune, n’aurait pas à porter l’uniforme. En fait, son cadet eut à le porter, ainsi que le benjamin, né 12 ans après lui. Et la course aux armements continua. Les experts laissèrent l’objectif «contrôle de l’armement» remplacer celui de désarmement. Après quarante ans de paris angoissés à deux doigts d’une dévastation globale, la Guerre Froide prit fin et une Union soviétique en ruines eut bien davantage besoin de manger que de s’armer. Une occasion en or. Même alors il constata le peu d’appétit apparent pour un désarmement et en vint à conclure que le militarisme s’auto perpétuait, régi par des forces importantes, surtout économiques, et que seule une mobilisation importante pour la paix pouvait sauver la vie sur cette planète.

Aujourd’hui, quarante ans plus tard, ce jeune homme qui a maintenant 60 ans attend toujours, mais non point passivement. Il a passé 15 ans à faire campagne pour la paix. Il est frustré et impatient mais il n’a pas renoncé. Je peux vous le dire parce que c’est de moi qu’il s’agit.

Ce livre est écrit pour tous ceux qui souhaitent la fin de l’interminable douleur, des tueries, pertes et dévastations sans fin causées par les guerres, mais qui ajoutent «Si seulement la paix avait été possible…» Ses auteurs, 31 pacifistes éminents, montrent bien, à travers leur propre expérience acquise dans des contextes très variés et leur approche personnelle, qu’en fait « La paix est possible ». Elle est possible en dépit des budgets gigantesques consacrés sans répit à l’acquisition d’armes de plus en plus diaboliques. Elle est possible, même si des millions de gens dépendent de l’armée et des préparatifs de guerre pour leur survie matérielle et même s’ils ont le pouvoir de contrôler les décisions politiques, par-dessus tout leurs propres budgets. Elle est possible en dépit des bataillons de journalistes qui, « décrivant le monde tel qu’il est », persistent à nous raconter que rien ne peut changer.

Et pourtant… « Une idée dont l’heure est venue est plus puissante que la marche des armées ». Des changements incroyables et totalement imprévus se produisent. Quelques mois avant l’écroulement du communisme et du rideau de fer, personne n’y croyait. Et personne ne croyait que la minorité des blancs d’Afrique du Sud, avec toute leur puissance militaire, aurait un jour à négocier avec le prisonnier Nelson Mandela, à le relâcher et à organiser les élections qui en firent le Président Mandela. Des gens unis par un but commun ont produit ce « miracle ». Le principal obstacle à la paix mondiale est peut-être la croyance répandue qu’elle est impossible. Si vous ajoutez « si seulement la paix avait été possible…», vous faites déjà davantage partie de la solution que du problème.

Les deux dernières générations ont connu des progrès majeurs concernant notre prise de conscience collective des questions éthiques : les procès de Nuremberg des criminels de guerre nazis en 1945-47 ont affirmé la responsabilité individuelle concernant les crimes de guerre, sans faire d’exception pour l’obéissance aux ordres ou aux lois du pays qui commet ces crimes. Le principe fondamental de la dignité humaine et de l’égalité de tous les humains a été exprimé par la Charte des Nations-Unies et la Convention de l ‘ONU sur les Droits Humains. Les « Affaires intérieures » ne protègent plus de la critique ni des sanctions les états qui commettent de graves délits à l’encontre de leurs citoyens. Des nations jusque là asservies ont maintenant leur propre voix au sein de la communauté internationale. Les techniques de résolution de conflits progressent rapidement. Idées et mots ont le pouvoir de changer le monde, et le font.

Les questions militaires et les questions de sécurité peuvent sembler trop complexes pour que le profane puisse s’en faire une opinion. Mais ne vous laissez pas intimider, posez des questions si quelque chose vous échappe. De façon inattendue, ce sont souvent des questions élémentaires qui mettent en évidence une réponse peu convaincante de la part d’un expert pourtant plein d’assurance. Nous serons très avancés sur la route du désarmement quand les gens se mettront à se poser des questions simples à propos des affaires militaires, puis à les poser à leur famille, à leurs collègues, et de là dans des réunions politiques, dans la presse et autre médias:

Les armes de destruction massive peuvent-elles contribuer à la sécurité mondiale ? La recherche et les essais nucléaires (qui ont lieu sans relâche) contribuent-ils à la sécurité mondiale ? Les jeux politiques, la peur et les menaces peuvent-ils nous apporter la sécurité ? Des sous-marins submergés et rongés par la rouille témoignent-ils de mesures aptes à favoriser notre sécurité ? J’ai maintes fois posé ce genre de questions et favorisé un dialogue, en moi-même et avec d’autres :
-- Vous ne pouvez pas simplement éliminer toutes les armes et les forces armées.
-- Qui dit que cela se produira du jour au lendemain ? Qui a exclu une forme quelconque de police internationale visant à faire appliquer les lois et à assurer que tous les membres de la communauté internationale y obéissent ? Si on ne se met pas d’accord sur la nécessité de réduire les armements, ils continueront à proliférer. Il est impossible de les maintenir en équilibre stable.
-- Mais est-il possible de créer un monde sans conflits ?
-- Non, les conflits font évidemment partie de la vie des nations comme de celle des individus. Mais les combats ? Il nous faut résoudre les conflits de manière civilisée, non-violente. Et nous le faisons. Après tout, la raison et la discussion ne sont-elles pas en fait les normes prédominantes, et ne sont-elles pas plutôt que la violence à l’origine des lois, et ceci à tous les niveaux, celui des individus comme celui des nations ou des organismes internationaux ? La Charte des Nations-Unies contraint les états à résoudre leurs conflits sans recourir à la force.

La démocratie est en elle-même un système visant à une résolution pacifique des conflits. Jadis les droits d’un homme « reposaient sur la pointe de sa lance ». Des sociétés civilisées firent leur apparition, avec des lois et des cours de justice, et une police pour les faire respecter. N’est-il pas grand temps que la communauté internationale se civilise, elle aussi ?
-- Il est difficile d’imaginer un désarmement dans un monde où règnent tant d’inégalités et d’injustice.
-- C’est vrai, mais rien qu’une petite partie des sommes astronomiques gaspillées à maintenir les inégalités par les armes suffirait amplement à procurer à tous un toit, de l’eau pure, des services de santé et une éducation. Remédier aux injustices ne serait-il pas infiniment plus humain et plus rationnel? Et plus générateur de sécurité ? Des chiffres récents montrent que les programmes nucléaires des Etats-Unis ont coûté 5,8 trillions de dollars, soit 1000 dollars US par personne présente sur la planète aujourd’hui. Et il ne s’agit là que de la facture des Etats-Unis –et seulement de celle qui concerne les armes nucléaires.

En février 1999, les raisons sous-jacentes aux dépenses militaires des USA furent énoncées avec une rare clarté par le secrétaire d’Etat à la Défense : « Passant en revue ses arguments pour assurer la pré-éminence de l’armée américaine au 21ème siècle », il déclara à l’adresse des employés de Microsoft : « Je soulignerai que la prospérité dont jouissent actuellement des entreprises telles que Microsoft ne pourrait pas exister sans notre puissance militaire. » Il dit aux reporters que « les conflits dans des pays lointains comme la Bosnie, la Corée et l’Irak ont un impact direct sur l’économie des Etats-Unis. Les milliards consacrés à maintenir 100.000 soldats américains en Corée du Sud et au Japon, par exemple, rendent l’Asie plus stable –donc un meilleur marché pour les produits américains. Le succès militaire qui a permis de contrôler l’Irak assure un influx constant de pétrole en provenance du Golfe Persique. » (AP, 18 février 1999).

La politique américaine de « contrôle de l’Irak » grâce à un embargo coûte des milliers de vies chaque mois et, d’après des estimations d’agences de l’ONU, est responsable de plus d’un million de morts depuis 1991. Le prix en vies humaines est génocide, tandis que par ailleurs les coûts de la guerre moderne ont un impact négatif sur l’économie américaine. La Guerre du Golfe de 1990-91 a coûté dans les 676 milliards de dollars à cette région, près du double des profits combinés de l’Iran et de l’Irak sur leurs ventes de pétrole depuis qu’ils ont commencé à en exporter.

Tandis que le Trésor tend à accorder à l’armée ce qu’elle demande, le mouvement pour la paix, qui dépend de tombolas et de charités privées, est constamment étouffé par manque d’argent. Si les nations (ou autres) dépensaient pour le mouvement pour la paix par le désarmement ne serait-ce qu’une minuscule fraction des budgets militaires, cela libèrerait des dividendes énormes pour répondre aux besoins des populations.
-- La nature humaine étant ce qu’elle est, nous avons besoin d’armes puissantes pour nous protéger et protéger notre pays.
-- La réponse quasi-automatique lors d’une confrontation avec un voisin armé est d’essayer de le surpasser en force. Une alternative consisterait à se mettre d’accord sur des réductions substantielles et à investir de l’énergie à développer la confiance et la coopération. Lorsque les Etats-Unis continuent à bloquer le paiement des 14 milliards qu’ils doivent aux Nations-Unies et que parallèlement ils entendent dépenser sept fois plus pour accroître leur budget militaire en 1999, on se rend bien compte de l’énormité du problème. Le but d’une armée, c’est de protéger le territoire et les ressources de ses citoyens. Au lieu de cela, le territoire est cédé à l’entraînement des forces armées et la population est dotée de chasseurs et de frégates à réaction plutôt que de logements, de pain, de crèches, de soins hospitaliers et d’éducation.

Jusqu’à quand devrons-nous poursuivre la recherche de sécurité à travers les armes les plus récentes et les plus efficaces ? Une projection dans le futur de l’évolution passée est nettement terrifiante. Les pierres et bâtons sont devenus des épées, des fusils, des canons et des grenades; les boucliers et cuirasses personnelles ont fait place aux véhicules blindés; les boulets de canon sont devenus des bombes aéroportées, puis des missiles, capables de démolir des maisons puis des pâtés de maisons, des villes entières et enfin le monde – sécurité ? Dans les guerres d’antan, les soldats mouraient pour protéger la population civile. Aujourd’hui, ironiquement, ce sont les civils qui meurent.

La lutte de l’humanité pour sa sécurité est pleine de paradoxes. L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) lança avec succès il y a une vingtaine d’années une grosse campagne très coûteuse pour éliminer la variole de la planète. Cependant, il s’avéra récemment que l’armée, aux Etats-Unis comme en Russie, a continué à maintenir des stocks très importants de ce virus -- qui aujourd’hui, sans vaccination, aurait des conséquences catastrophiques.

Quelle puissance pouvons-nous attendre de l’arme la plus puissante –une arme qui exige qu’une décision apte à déclencher l’holocauste nucléaire soit prise en quelques minutes ? Permettez-moi de mentionner et d’honorer une de ces personnes que nous devrions remercier d’être encore en vie, le colonel russe Stanislav Pétrov. Durant trois minutes terrifiantes, une certaine nuit de 1983, il tint bon tandis que des alertes hurlaient et que des appels lumineux clignotaient à l’intérieur de son blockhaus de contrôle nucléaire, indiquant faussement une attaque nucléaire. S’il avait obéi à ses ordres, des missiles soviétiques auraient pulvérisé de nombreuses villes américaines. Ca aurait été notre fin à tous. Après des promesses initiales de lui rendre les honneurs qu’il méritait, l’incident fut étouffé et Pétrov fut licencié par des supérieurs gênés. Il vit aujourd’hui oublié et malade dans la banlieue de Moscou.

Est-ce qu’il n’est pas grand temps de comprendre la nature véritable des armes modernes – ne sont-elles pas foncièrement inadaptées à remplir leur fonction? Les militaires ne peuvent plus fournir le produit pour lequel nous les payons –notre sécurité. Combien de temps encore pourrons-nous persister à consacrer des sommes colossales à l’acquisition de systèmes de sécurité de plus en plus sophistiqués qui, en fait, produisent l’effet inverse ?

On n’aide guère les gens à voir ces réalités, des intérêts puissants sont trop acharnés à nous duper, mais il est très révélateur de prendre l’habitude de poser des questions, de comparer les actes et les mots, certains actes et d’autres actes, et aussi de poser des questions sur le rapport entre ces actes et certains principes généraux. L’espion étranger suscite l’indignation, mais sommes-nous tellement anti-espions que nous n’en ayons pas nous-mêmes? Nous ne voulons pas que l’Irak obtienne des armes nucléaires, très bien, mais pourquoi avoir passé trente ans à excuser l’arsenal nucléaire d’Israël? Si une intervention humanitaire est nécessaire pour protéger la population en Bosnie et au Kosovo, pourquoi ne réagit-on pas à de pires génocides perpétrés par l’Indonésie contre le Timor Oriental et par la Turquie contre les Kurdes? Tous les propos tenus sur la paix, la justice et la démocratie sont à examiner avec suspicion. Ils masquent souvent la réalité inverse.

Un exemple courant est le traité de 1998 sur la Cour criminelle internationale, une percée capitale pour la loi et l’ordre au niveau international. Et là nous avons les Etats-Unis, en compagnie d’une poignée d’autres états comme la Chine, Israël, la Libye, la Turquie et le Yémen, s’opposant résolument à l’entrée en vigueur d’un outil majeur pour protéger les populations contre des atrocités commises en temps de guerre. Les Etats-Unis eux-mêmes infligent des sanctions à des états et à des individus à travers le monde entier, violant ainsi la souveraineté d’autres états. Mais parallèlement les USA n’accepteront pas que d’autres pays jouissent du moindre droit raisonnable de les poursuivre devant une cour de justice internationale, au cas où des citoyens américains commettraient les pires crimes (crimes de guerre, génocide, crimes contre l’humanité, etc.) sur le territoire de ces pays.

Ce genre de politique sans scrupules s’exerce en permanence, loin des regards du public. Il est impossible de vraiment comprendre ce qui se passe au niveau mondial si l’on se fie à la couverture des principales médias occidentales. Personnellement, durant mes années d’étudiant en Droit puis d’avocat d’affaires, je tenais pour certain qu’en Norvège la liberté d’expression était absolue. Ce n’est que plus tard, lorsque j’ai commencé à utiliser le droit à la liberté d’expression pour dire des choses controversées, que j’ai découvert une réalité différente. Je ne pouvais pas m’écarter bien loin des limites du « débat autorisé » qui sert les dirigeants occidentaux et leurs intérêts sans voir mes articles rejetés. Pour comprendre ce monde, il faut absolument rechercher des points de vue et des informations émanant d’approches et de sources différentes, à travers des médias parallèles – et aussi maintenant l’Internet.

Pour cet ouvrage, j’ai choisi les écrivains que j’ai jugés les plus capables de montrer, à travers une expérience pratique récente, comment chacun a un rôle à jouer lorsqu’il s’agit de construire des voies d’accès à un monde de paix. Si j’avais opté pour une approche plus historique, je n’aurais pas eu à chercher loin pour trouver des exemples de résolutions de conflit pacifiques. Au début du 20ème siècle, mon pays, la Norvège, était au bord de la guerre avec la Suède, sa voisine. La Norvège voulait sortir de l’Union entre ces deux pays. Le roi de Suède et les dirigeants d’un côté comme de l’autre étaient déterminés à entrer en guerre. Mais les populations – paysans, femmes, groupes pacifistes -- initièrent des contacts intensifs à travers la frontière et parvinrent à éviter une guerre qui aurait pu peser lourd sur le futur de nos relations.

De manière analogue, dans les années 1920, des différends entre la Finlande et la Suède à propos des îles Aaland furent résolus par des négociations, et, dans les années 1930, un désaccord entre la Norvège et le Danemark à propos du Groenland fut résolu par le recours à la Cour Internationale de La Haye. Ces évènements ont créé des liens de sécurité réciproque, qui rendent impensable l’idée d’une guerre entre les pays nordiques et contribuent sans aucun doute à en faire des sociétés prospères et ordonnées. Beaucoup trouveraient des histoires semblables dans leur propre passé.

Parmi l’histoire si riche des efforts pour la paix, un événement domine. Il y a cent ans, en 1899, la première Conférence pour la Paix tenue à La Haye fut convoquée par le tzar de Russie pour discuter du désarmement, de la résolution de conflits internationaux et pour humaniser les lois relatives à la guerre. L’idée fut accueillie avec scepticisme et incrédulité. L’Anglais Sir John Fischer s’écria: “Humaniser la guerre! On pourrait aussi bien parler d’humaniser l’Enfer ! » Beaucoup mirent en doute les vraies raisons du tzar : il n’avait sans doute pas assez d’argent pour constituer une armée puissante. Le Kaiser allemand, Wilhelm, se sentit trahi et écrivit une lettre de reproches au tzar : « Imaginez un monarque responsable de son armée qui dissoudrait ses régiments rendus sacrés par cent ans d’histoire… et livrerait ses villes aux anarchistes et aux démocrates! »

A l’époque, les nations avaient des Ministères de la Guerre, et la guerre était drapée dans l’honneur et la gloire. Aujourd’hui, les ministères sont dits de « Défense », et la guerre n’est pas populaire. Cependant, bien qu’elle soit rejetée par le Droit International et par l’opinion publique, presque tous les pays se tiennent prêts à la guerre avec des armes de plus en plus diaboliques. D’importants traités sont signés pour une réduction des armements, mais les politiciens persistent à discuter en termes d’ « architectures de sécurité », d’achats et d’exportations d’armes, d’alliances militaires, etc. avec bien plus d’enthousiasme que lorsqu’il s’agit de désarmement complet.

La lutte pour le désarmement est encore une tâche ardue. Une grande majorité d’états insiste sur le désarmement nucléaire, ainsi que 80 à 91% des citoyens, d’après un sondage d’opinion effectué dans bon nombre d’états, y compris à l’intérieur des puissances nucléaires elles-mêmes. L’abolition du nucléaire est une obligation légale, déclare en 1996 la décision unanime de la Cour des Nations-Unies à La Haye. Néanmoins, de petites coteries de gens à l’intérieur d’une poignée d’états ont le pouvoir politique de maintenir le monde entier sous la menace d’une extinction nucléaire.

Une nouvelle arme a fait récemment surface, des grenades anti-blindés utilisant le métal très lourd -- et radioactif -- nommé uranium appauvri. 100.000 environ de ces grenades ont été tirées contre l’Irak pendant la Guerre du Golfe en 1991, entraînant la contamination radioactive du sol et de la population, et créant au sein des Forces Alliées le « Syndrome du Golfe ». A mon avis, très peu de citoyens seraient d’accord avec les chefs militaires pour trouver ceci parfaitement acceptable.

Un autre problème concerne les services de sécurité qui opèrent comme « un état à l’intérieur de l’état », violant les lois aussi bien chez eux qu’à l’étranger, contrôlant souvent les parlements, les présidents et les premiers ministres au lieu d’être sous leur contrôle. Ce qui concerne la Défense est traité en comités secrets à l’intérieur des parlements. Si j’ai appris une chose, c’est qu’un domaine soustrait au regard du public, au débat ouvert et au contrôle démocratique, devient rapidement corrompu.

A première lecture, j’ai tenu les propos du Kaiser pour amusants et pour le reflet d’un passé révolu. Néanmoins, les exemples ci-dessus illustrant le peu d’influence du public sur les questions militaires sont propres à répandre l’inquiétude: il y a longtemps que le Kaiser est mort mais est-ce que la démocratie a jamais réussi à contrôler le secteur militaire ?

En ce début de siècle -- et de millenium--, la société civile et ses organisations (OSCs, nommées jusqu’ici OGNs) font un effort majeur pour exiger ce contrôle. Elles ne sont plus prêtes à opérer sous tutelle militaire, et non contentes d’ « humaniser » la guerre, elles déclarent qu’il est « temps d’abolir la guerre ». C’est dans ce but qu’elles se rassemblent derrière l’Appel de La Haye pour la paix, un processus amorcé en 1997 et rejoint ensuite par des centaines d’organisations de société civile importantes, nationales et internationales. Normalement les gouvernements ne font que tolérer la présence de la société civile dans leurs réunions, et seulement s’ils y sont obligés. Cette fois, c’est la société civile qui a pris l’initiative d’inviter les gouvernements à la grande Conférence de La Haye pour la Paix en mai 1999 qui compta près de 10.000 participants!

L’un des buts de cette conférence fut de développer un « Programme Paix et Justice pour le 21ème siècle ». Un autre fut de démarrer un certain nombre de campagnes spécifiques dans divers domaines comme l’éducation pour la paix, l’abolition des enfants-soldats, la démilitarisation de l’économie globale. Un autre encore fut de parfaire de nouvelles formes d’interaction entre citoyens et politiciens et de les enseigner, par exemple la « Nouvelle Diplomatie » qui ouvre la voie à une diplomatie plus démocratique. Aujourd’hui des « diplomates aux pieds nus » font entendre la voix du peuple, non seulement dans les couloirs et les salons où les diplomates chevronnés discutent de la conduite des affaires mondiales, mais aussi depuis les tribunes et aux tables de négociations.

La société civile est aussi en train d’apprendre à tirer parti des nouvelles technologies de communication qui peuvent changer les systèmes et équilibres du pouvoir. La Bataille de Seattle a enfin attiré l’attention sur l’Organisation Mondiale du Commerce et est un excellent exemple de ce que les citoyens peuvent faire pour prendre l’initiative et faire se produire des évènements totalement « impossibles ». Cet ouvrage montre comment, en quelques années à peine, nous avons récemment obtenu et l’interdiction des mines terrestres (voir l’article de Jody Williams) et la Cour Criminelle Internationale (voir celui de Bill Pace). Au départ, tous les experts ont déclaré qu’il faudrait cent ans pour arriver à conclure de tels traités. Tous les deux se sont matérialisés cinq ans à peine après que la société civile les ait réclamés.

Nous habitons la seule planète verte de l’univers, dont la beauté et la variété naturelle et celle de ses formes de vie ne cessent de fasciner. Aucune génération n’a le droit de risquer de dilapider, voire de mettre en péril, la longue histoire humaine des sociétés, des cultures et des exploits dans des domaines tels que la musique et la danse, la peinture, la philosophie, la cuisine, la santé, la science, la construction et l’artisanat. Que des développements technologiques dévoyés combinés à certaines différences idéologiques à une période donnée de l’histoire puissent mettre fin aux merveilles de la vie sur cette planète révèle un manque grotesque de perspective et de sens des proportions.

Le complexe militaro-industriel est en train d’obtenir précisément l’influence que l’ex-général et président américain Dwight D. Eisenhower avait dénoncée, et elle augmente avec chaque guerre et chaque nouvel investissement consacré à développer l’armement. Aux dernières nouvelles, ces forces visent maintenant au contrôle total, global, de l’espace. C’est une rude besogne que de les stopper –mais il n’y a pas d’autre alternative. Un personnage qui revient souvent dans les contes de fées norvégiens est le «Troll », un vilain géant qui vivait dans les bois et qui avait peur de l’aube parce que d’être exposé à un rayon de soleil le mettrait en pièces.

Mon rêve personnel est qu’un jour le complexe militaro-industriel soit exposé dans toute sa monstrueuse stupidité, qu’un jour les gens osent dire ouvertement que l’empereur est tout nu et posent les questions difficiles sur comment échapper à la main de fer du pouvoir politique de l’armée. C’est qu’un jour ils se dressent pour crier en chœur : Généraux et militaro-industriels, vous êtes démasqués, vous ne pouvez plus nous rouler. Nous avons vu le prix exorbitant que nous payons et ce que cela nous rapporte, à savoir la menace la plus grave pour la vie en général et la survie des humains en particulier. C’est dans l’intérêt de tous les citoyens du village global qu’au lieu de cela vous et vos hommes vous mettiez à construire des maisons, des écoles, des hôpitaux, que vous vous mettiez à enseigner, à vous occuper des jeunes et des gens âgés, à sauver notre environnement. Nous exigeons une « sécurité humaine » au lieu d’une sécurité militaire !

J’espère que ceux qui liront ce livre trouveront aussi encourageant que moi ce slogan entendu un jour à une conférence pour la paix :

Lorsque nous rêvons seuls ce n’est qu’un rêve, mais lorsque nous rêvons ensemble, c’est le début d‘une nouvelle réalité.


Oslo, 20 septembre 2000

Fredrik Heffermehl