FAIRE PRESSION POUR UN DESARMEMENT NUCLEAIRE
Alyn Ware

Alyn Ware, d’Aotearoa-Nouvelle Zélande, fut administrateur du Comité d’avocats sur la politique nucléaire et coordinateur à l’ONU du Projet de Cour Mondiale. C’est le représentant du Bureau international de la paix dans le Pacifique (Pour plus de détails, www.lcnp.org et www.ialana.org)

Arbre, baisse les bras
ne les tend pas en supplication
vers le brillant nuage et son halo
laisse tes bras manquer de résistance et de résilience
car ceci n’est pas qu’une hache à émousser,
Ni qu’un feu à étouffer…
Car ceci n’est pas un soleil ordinaire.
Hone Tuwhare, « Pas un soleil ordinaire »


D’avoir été le témoin de la destruction d’Hiroshima en 1945 a conduit le soldat d’Aotearoa-Nouvelle Zélande Hone Tuwhare à écrire le poème antinucléaire désormais classique « Pas un soleil ordinaire », qui déplore l’impuissance de la vie face aux armes nucléaires. A l’aube du nouveau millenium, il reste encore 30.000 armes nucléaires dans les arsenaux du monde, dont beaucoup en état d’alerte, et les états nucléaires ne montrent aucun signe d’y renoncer. Sommes-nous aussi impuissants face à la bombe que l’arbre de Tuwhare ?

L’anthropologue Margaret Mead a dit in jour « Ne doutez jamais qu’un petit groupe de citoyens attentifs et dévoués puisse changer le monde. Ce sont en effet les seuls à l’avoir jamais fait ». Mon expérience au cours des sept dernières années passées à faire pression pour un désarmement nucléaire aux Nations-Unies et dans les capitales de pays-clés à travers le monde vient confirmer ces mots. Un nombre relativement modeste d’activistes, soutenus par de nombreux sympathisants, utilise maintenant les forums internationaux habituellement réservés aux gouvernements, tels que la Cour Internationale de Justice, l’assemblée générale des Nations-Unies, la Conférence sur le désarmement et les conférences de remise à jour du traité sur la non-prolifération nucléaire, pour lancer un défi au dogme de la dissuasion nucléaire. Ces efforts, conjointement aux efforts antinucléaires à la base, pourraient bien en effet mener à un désarmement nucléaire complet plus tôt que nous ne le pensons.

En 1996, la Cour internationale de justice, connue aussi sous le nom de Cour mondiale, conclut que la menace et/ou le recours aux armes nucléaires sont complètement illégaux et qu’on est tenu de négocier pour leur élimination complète. Les implications de cette décision sont colossales. Les états nucléaires ne peuvent plus faire comme si leurs politiques ou leurs pratiques nucléaires étaient légales sauf preuves du contraire. La situation est maintenant inversée.

Cette affaire fut la première à être mise en avant par un petit groupe de citoyens et reprise par des gouvernements antinucléaires grâce à des contacts personnels avec de hauts responsables gouvernementaux. Une campagne de citoyens, le Projet de Cour Mondiale, fut mise sur pied pour aider les gouvernements à résister à la pression inévitable exercée par les états nucléaires pour bloquer l’initiative, et pour aider à la renforcer (voir l’article de Dewes).

A New York, le Comité d’avocats sur la politique nucléaire fut au centre de la campagne, assurant la coordination de la pression pour une résolution des Nations-Unies qu’il fallait obtenir pour pouvoir présenter l’affaire à la Cour, et le reportage aux sympathisants du monde entier sur la façon dont leurs gouvernements se comportaient aux Nations-Unies.

En 1993, lorsque le Mouvement des pays non alignés (NAM ) débattit l’introduction de la résolution, la Malaisie, un membre-clé du Mouvement, mit en question la sagesse de l’initiative lors d’une réunion des NAM à New York. Comme les NAM exigent que les décisions soient prises par consensus, l’hésitation de la Malaisie menaçait de faire dérailler la proposition. Le Dr Ron McCoy, chef de file des Médecins malais pour la prévention d’une guerre nucléaire, lança un appel personnel à l’ambassadeur de Malaisie auprès des Nations-Unies (il avait aidé certains de ses enfants à venir au monde), en réponse aux questions spécifiques soulevées par la Malaisie. Cette intervention aida la Malaisie non seulement à soutenir la proposition mais aussi à adopter un rôle de leader concernant l’affaire et sa mise en application. Elle nomma Peter Weiss, président du LCNP, consul légal afin de présenter une soumission particulièrement bien étayée aux audiences de la Cour en 1995, puis elle tira parti de la décision de la Cour en 1996 en introduisant à l’assemblée générale des Nations-Unies une résolution énergique concernant son application .

La veille du vote de l’assemblée générale de l’ONU, réunie en 1994 pour savoir si l’affaire serait ou non soumise à la Cour, un diplomate me dit qu’il n’avait pas reçu d’instructions de son gouvernement et devrait donc s’abstenir de voter. A sa grande surprise, je fus à même de lui remettre une lettre de son Premier Ministre à un de nos partisans disant qu’il soutenait l’initiative. Le résultat fut que ce diplomate non seulement vota en sa faveur mais de plus encouragea d’autres pays à le faire. L’assemblée générale adopta la résolution et l’affaire suivit son cours.

Le Japon ne soutint pas l’introduction de cette affaire devant la Cour en 1994, et sembla peu enclin à faire une présentation orale au cours des audiences de 1995. Ceci aurait été bien dommage, le Japon étant le seul pays à avoir été attaqué par des armes nucléaires en temps de guerre. Il avait donc une expérience particulière à apporter à l’affaire. Néanmoins, Jerôme Elkind, membre du LCNP, qui avait été nommé consul de l’île-nation du Pacifique Nauru, annonça que, si les maires d’Hiroshima et de Nagasaki n’étaient pas invités par le Japon, Nauru les inviterait à témoigner en son nom, créant ainsi une situation quelque peu embarrassante pour le Japon. Lors d’un voyage au Japon, je rendis cette invitation publique par l’intermédiaire d’un des principaux quotidiens japonais. Le gouvernement japonais accepta par la suite de participer aux audiences et invita les maires comme témoins. Leur témoignage s’avéra crucial pour persuader les juges de l’inhumanité et de la nature aveugle des armes nucléaires.

Une autre sujet de préoccupation se révéla deux semaines avant le début des dépositions orales à la Cour de La Haye. La liste des intervenants publiée par la Cour fit apparaître qu’à cause de l’ordre alphabétique le Royaume-Uni (UK) et les Etats-Unis (US) seraient les derniers à prendre la parole et qu’aucun autre état n’aurait ensuite droit de réponse. Comment faire pour éviter que les audiences ne s’achèvent sur ces deux pays, donnant ainsi au côté pro-nucléaire un avantage important ? Deux partisans du Projet de Cour Mondiale réussirent à résoudre ce problème une semaine plus tard. Ils profitèrent d’une réunion des chefs de gouvernements des NAM en Colombie pour parler au représentant du Zimbabwe et le persuader de demander à la Cour que son pays puisse participer aux procédures. Parlant le dernier, le dernier jour, Le Zimbabwe conclut les audiences par une superbe réfutation des arguments présentés par le Royaume-Uni et les Etats-Unis.

Le projet de Cour mondiale n’est qu’un exemple montrant que les efforts de coopération entre groupes de citoyens et gouvernements remportent actuellement des succès plus importants que les efforts menés jusque là séparément. Abolition 2000, formé en 1995, est un réseau de plus de 1300 organisations de citoyens faisant campagne pour l’abolition du nucléaire au moyen d’une convention internationale contraignante (traité). Les membres de ce réseau ont réussi à promouvoir si efficacement l’idée d’une convention sur l’armement nucléaire que les sondages d’opinion publique indiquent qu’elle est soutenue à plus de 80% dans pratiquement chaque pays ayant fait l’objet du sondage, y compris la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, tous deux états nucléaires. La faisabilité d’une élimination des armes nucléaires a été démontrée par un projet de convention sur les armes nucléaires, rédigé par un groupe de citoyens-experts et que les Nations-Unies ont fait circuler parmi les états membres.

La coopération fut à nouveau une réussite en 1998, quand les ministres des Affaires Etrangères de huit pays influents –le Brésil, l’Egypte, l’Irlande, le Mexique, l’Aotearoa/Nouvelle Zélande, la Slovénie, l’Afrique du Sud et la Suède—lancèrent un appel commun au désarmement nucléaire. Ces huit pays, formant la « Coalition Nouveau Programme » (CNP), chercha à s’assurer un vote de soutien aux Nations-Unies, mais les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France ripostèrent en usant de toute leur force de pression pour persuader les pays occidentaux et l’alliance de l’OTAN de s’y opposer fermement. Les réseaux de citoyens se précipitèrent en renfort. Utilisant leurs contacts avec les médias, les parlements et les gouvernements, les groupes de citoyens contribuèrent non seulement à gagner le vote avec une solide majorité mais aussi à briser la discipline nucléaire compacte de l’OTAN. Seule la Turquie vota avec les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France, tandis que les autres pays de l’OTAN s’abstenaient. Ceci mena par la suite à l’attaque par les gouvernements allemand et canadien, tous deux membres de l’OTAN, des politiques en vigueur de première frappe et de maintien des armes nucléaires en état d’alerte. En conséquence, on a maintenant une très réelle possibilité de changement dans la politique nucléaire de l’OTAN, le premier pas véritable d’une alliance nucléaire pour échapper à la dissuasion.

Cette stratégie de citoyens travaillant avec des organismes internationaux tels que les Nations-Unies et avec des gouvernements sympathisants est en train de devenir un outil puissant, qui a le potentiel d’en finir avec la main-mise des états nucléaires sur les armes nucléaires. C’est une stratégie de persuasion et de coopération avec des gouvernements, et pas simplement une attitude de refus. En tant que telle, elle fait naître un nouveau genre de « diplomates aux pieds nus », des citoyens capables de s’adresser aussi bien à des représentants gouvernementaux qu’à d’autres citoyens et aux médias. Le « diplomate aux pieds nus » pense maintenant globalement et agit globalement, faisant le lien avec d’autres citoyens et avec des gouvernements à travers le monde pour voir se développer un nouvel ordre global dans lequel les soucis humains ont priorité et les armes nucléaires n’ont aucune place. C’est là la vision et la réalité qui émergent pour le nouveau millenium.