COMBATTRE LA VIOLENCE PAR LA PRESENCE
Mary Matheson

Mary Matheson est une journaliste britannique qui travaille actuellement pour l’ « Anti-Slavery International » contre l ‘esclavage, à Londres. Pour plus de détails, voir www.peacebrigades.org).

Paco était dans la cuisine en train de parler avec Mireya Calixto, une activiste pour les droits humains dans le Nord-Est de la Colombie, quand soudain Mario, le mari de Mireya l’appela. Il était dans une autre pièce de leur logis à Sabana de Torres, avec Hendrik, l’ami de Paco, et sa voix était sourde, apeurée et tremblante : « Je suis entré en courant dans la pièce et il y avait deux hommes armés, un qui pointait son arme sur Mario et l’autre sur Hendrik, » expliqua Paco. « Nous étions terrifiés et les enfants ont commencé à crier « Ne le tuez pas ! Ne le tuez pas ! » Tandis que Paco demandait calmement ce qui se passait, Mario en profita pour s’enfuir par la porte.

Les bandits nerveux demandèrent à parler à Mario, mais Paco expliqua qu’Hendrik et lui étaient européens. « Sortez s’il vous plaît, si vous voulez parler, faites-le autrement » fit Paco, d’une voix calme. Et les hommes sortirent.

Si Paco et Hendrik avaient été colombiens, ces hommes n’auraient pas hésité à les arroser de balles ainsi que Mario.

C’est du moins la théorie des Brigades internationales pour la paix (PBI), un groupe pour la défense des droits humains qui emploie des gens comme Paco et Hendrik comme « gardes du corps non armés ». 12 bénévoles travaillent pour PBI en Colombie, ils « accompagnent » les défenseurs de droits humains quand ceux-ci sont en tournée dans les villages de Colombie. Ils documentent les récits d’atrocités et conseillent la population locale sur ses droits légaux.

PBI est convaincu que l’assassin le plus endurci y réfléchira à deux fois avant d’abattre des étrangers non armés. « Si l’un de nous était tué, il s’ensuivrait un énorme incident international et les gens le savent, l’armée le sait », dit Tessa MacKenzie, une bénévole de PBI en Colombie, âgée de 28 ans.

Ceci peut sembler un produit de l’idéalisme le plus débridé, mais c’est en fait une stratégie pour la paix qui a fait l’objet d’une recherche approfondie –et qui semble marcher. Fondé en partie par l’agence britannique Aide chrétienne, PBI opère à Haïti, au Guatemala, au Sri Lanka et en Amérique du Nord. Pas un seul bénévole ne s’est fait tuer depuis le lancement de ce programme il y a 16 ans.

La plupart des bénévoles sont européens ou nord-américains ; ce sont des informaticiens, des infirmiers, des défenseurs des droits humains et ils sont âgés de 25 à 35 ans. Ce groupe commença à opérer en Colombie en 1994, là où le conflit tentaculaire oppose des guérilleros de gauche à une coalition de l’armée, de la police et de féroces escadrons de la mort, avec le commerce de la drogue comme complication supplémentaire.

Mais il est rare que les hommes armés se battent, ils préfèrent mener leur bataille sanguinaire pour la région riche en pétrole à travers la population civile. Mario Calixto, qui travaillait avec le Comité local pour les droits humains, était une cible désignée. Et les menaces dont il était l’objet s’accélérèrent après la publication par ce Comité en 1997 d’un rapport documentant les assassinats, la torture et les disparitions. Dans plusieurs des cas, le bataillon militaire local était accusé de « faire disparaître » des gens.

Les menaces de mort contre Calixto furent le fait de paramilitaires, d’escadrons de la mort clandestins de plus en plus utilisés par l’armée pour l’accomplissement de son travail sordide. Au cours de la seconde moitié de l’année 1997, les groupes paramilitaires, avec des noms terrifiants du genre « coupeurs de tête » ou « mains noires », intensifièrent leur campagne diabolique d’extermination. Les liens entre l’armée et les paramilitaires ont été bien documentés par Human Rights Watch et Amnesty International.

De façon paradoxale, cette relation tourne à l’avantage de PBI. Le fait de parler à l’armée signifie que le message parviendra aux paramilitaires –une pensée réconfortante dans un pays où la violence semble si souvent complètement arbitraire. Faire office de bouclier humain dans un pays où 30.000 personnes sont assassinées chaque année peut sembler risqué, voire même insensé. Mais c’est la protection physique offerte aux défenseurs de droits humains qui est au cœur du travail de PBI, qui accompagne certaines personnes 24 heures sur 24.

Osiris Bayther Ferrias est la présidente de Credhos, un groupe pour les droits humains. Il y a des jours où elle ne sortira pas de chez elle sans un bénévole de PBI, et si elle doit jamais sortir de sa ville natale, Barrancabermeja, elle demandera à être accompagnée. Elle fait une confiance inébranlable au sanctuaire offert par les gardes du corps non armés. « Nous savons que les Brigades sont comme des boucliers. On peut les atteindre mais non les traverser », dit-elle.

Bayther reçoit aussi des menaces de mort des guérilleros locaux parce que son organisation les a formellement accusés de commettre des manquements aux droits humains –un cas qui révèle l’absurdité d’un amalgame systématique entre les mouvements pour les droits humains et les révolutionnaires.

PBI ne se limite pas à la protection d’individus ; l’organisation essaie aussi de protéger des institutions. Chaque jour, un bénévole de PBI va au bureau du Credhos pour y affirmer une « présence » internationale. Six employés du Credhos ont été tués entre 1992 et 1993, mais aucun n’a été assassiné depuis que le PBI leur a offert de les couvrir.

Bien que leur présence physique joue un rôle important, les bénévoles savent que l’élément clé de leur pouvoir réside dans leurs contacts. « Si je n’étais qu’une ‘gringa’ qui se trouvait suivre comme son ombre un défenseur des droits humains, cela me donnerait certes un peu de protection, mais très peu », dit Tessa.
Le côté moins spectaculaire mais tout aussi efficace du travail de PBI est effectué par leur groupe de pression. PBI a une équipe à Bogota qui rencontre continuellement des ambassadeurs, des représentants gouvernementaux et, très important, l’armée.

En octobre, Gabriel Torres, qui travaille à Credhos, fut détenu par l’armée à Contagallo, près de Barrancabermeja. Il était faussement accusé de posséder des tracts en provenance de guérilleros. Lorsque PBI eut connaissance de son arrestation, les rouages de la machine de pression entrèrent en action. Les ambassadeurs des Pays-Bas et de l’Espagne furent contactés ; ils appelèrent à leur tour l’adjoint au Ministre de la Défense de Colombie. Quelques heures plus tard, alors que Torres était extrait de sa cellule pour être transféré à Barrancabermeja, un soldat fit son apparition et dit en soupirant « Relâchez-le, ou nous n’en finirons pas de recevoir des appels ».

Le soutien des ambassades est vital et rend les bénévoles moins nerveux. « Ca m’inspire confiance », dit Tessa. « Je sais que ces gens nous soutiennent et sont prêts à dire, face au gouvernement ou à l’armée, qu’ils estiment que notre travail est très important. »

La peur est quelque chose que les bénévoles doivent affronter chaque jour. Inka Stock, une bénévole allemande de 25 ans, a presque terminé son année avec PBI en Colombie. Comme la plupart des bénévoles en fin de contrat, elle est physiquement et mentalement épuisée. Elle a passé la plupart de son temps à Bogota, à couvrir 24 heures sur 24 Yanette Bautista, directrice d’une organisation qui travaille avec les familles des disparus.

« Ca me faisait vraiment peur, d’être avec elle. On peut sentir des gens tout autour. Ca vous rend cinglé », dit Inka. Bautista était devenue la cible de l’armée lorsque, pour la première fois dans l’histoire de la Colombie, un général d’armée fut licencié pour s’être avéré responsable de la disparition et de la mort de sa sœur. Bautista a depuis quitté le pays, mais l’assistance de PBI lui a permis d’y rester pendant trois années supplémentaires.

La présence des bénévoles a transformé la façon dont certaines organisations telles que Credhos opèrent. « Nous avons été plus gênants, plus dangereux que nous ne l’étions avant 1992. Maintenant ils respectent nos vies », dit Bayther. « L’armée nous menace de poursuites en justice. Mais il est devenu difficile pour eux d’essayer de nous assassiner à cause des Brigades. »

Les bénévoles de Barrancabermeja ont passé de longues heures à analyser ce qui s’était passé avec Calixto. Certains défenseurs des droits humains pensent que l’attaque constituait un avertissement à PBI, mais les hommes armés avaient semblé sincèrement choqués de tomber sur des étrangers. Selon une procédure habituelle au groupe, leur action suivante fut discutée, et sa stratégie planifiée, très en détail. La semaine dernière, deux mois après que les bandits armés aient menacé Calixto, l’équipe retourna à Sabana de Torres avec une commission comprenant des diplomates et des groupes de défenseurs des droits humains.

Durant leur formation d’un an, on enseigne beaucoup de choses aux bénévoles, y compris comment gérer la peur. Tessa, qui est la fille d’un officier de l’armée britannique, dit qu’elle peut maintenant identifier la source d’un danger potentiel et analyser la situation. Maintenant, ce qu’elle trouve le plus terrifiant en Colombie, c’est de se retrouver coincée dans un autobus bondé fonçant sur les routes défoncées. On apprend aux bénévoles qu’il y a deux genres de peur : la peur du noir –de l’inconnu, et la peur d’un chien sauvage –un danger identifiable, qu’on peut analyser.

Hendrik réfléchit sur sa formation avec un sourire désabusé. Après sa rencontre avec les hommes armés, il avait sauté par-dessus les murs des jardins voisins pour atteindre la maison où Calixto et lui allaient passer une nuit agitée avant de quitter la ville à l’aube. Comme il s’apprêtait à franchir le dernier mur, un chien se mit à aboyer dans le noir.