«ACHETES ET PAYES PAR L’UNION SOVIETIQUE»
David Cortright

David Cortright, des Etats-Unis, directeur du « Fourth Freedom Forum » (Forum de la Quatrième Liberté), a été largement publié sur les questions de paix et de désarmement. De 1977 à 1988, il fut directeur administratif de SANE, le plus grand groupe de désarmement aux Etats-Unis ; depuis 1988, il est co-directeur de l’organisation SANE-Freeze, qui a résulté d’une fusion (Pour plus de détails, voir www.fourthfreedom.org)

Ronald Reagan proclama un jour que les mouvements occidentaux pour la paix étaient « tous chapeautés par une chose nommée le Conseil Mondial pour la Paix, lui-même acheté et payé par l’Union soviétique ». Le président ne faisait que répéter un mythe répandu parmi la droite, à savoir que les mouvements pour la paix étaient contrôlés et manipulés depuis Moscou. Ceci n’était pas le cas dans les années 80, lorsque le mouvement Nuclear Freeze aux Etats-Unis tout comme les mouvements d’Europe de l’Ouest pour le désarmement se distancèrent des soi-disant Conseils pour la Paix et furent pour la plupart très critiques des armes nucléaires des pays aussi bien de l’Est que de l’Ouest. En effet, une des caractéristiques du mouvement pour la paix des années 80 fut son opposition au mode de pensée et aux structures de la guerre froide. Nous nous sommes opposés à la façon de penser militariste où qu’elle émerge, à l’Est comme à l’Ouest.

Bien loin d’être influencé par Moscou, le mouvement pour la paix a probablement été influent dans l’autre sens. Le mouvement Nuclear Freeze et les mouvements européens pour le désarmement ont transformé la culture politique occidentale d’une manière telle que cela a permis plus facilement aux dirigeants soviétiques d’élire un réformateur comme Mikhail Gorbatchev. Les mouvements pour la paix ont contribué à plusieurs initiatives importantes sur le désarmement, qui devinrent en fait la politique soviétique officielle. Ronald Reagan avait compris les choses à l’envers. Ce fut peut-être le Kremlin qui se trouva influencé par le mouvement pour la paix.

En accordant le Prix Nobel de 1996 à Joseph Rotblat et au mouvement de scientifiques Pugwash, le Comité Nobel reconnut le rôle critique du dialogue Est-West pour aider au processus de détente des tensions engendrées par la guerre froide. Depuis leurs débuts, à la fin des années 50, les réunions Pugwash devinrent un forum précieux pour la communication et le dialogue entre les scientifiques soviétiques et leurs homologues occidentaux. Nombre d’initiatives valables sur le contrôle de l’armement et la vérification des armes ont découlé de ces séances.

Un des savants soviétiques les plus influents engagé dans ce dialogue avec l’Occident fut Yevgeny Velikhov, un des premiers pionniers en informatique et par la suite responsable du programme soviétique de fusion. Dans les années 70, on demanda à Velikhov de conseiller le Ministre de l’Agriculture sur la façon dont on pourrait utiliser des ordinateurs pour l’exploitation agricole. Les deux hommes établirent une étroite relation de travail qui se poursuivit tandis que le ministre en question continuait son ascension au sein du parti communiste pour finir Président de l’Union soviétique, Mikhail Gorbatchev Velikhov devint son principal conseiller pour les questions scientifiques et fonda le Comité des savants soviétiques pour la paix et contre la menace nucléaire. Il invita des savants occidentaux à se joindre à leurs collègues de l’Est pour lancer un défi au programme de défense stratégique Star Wars et pour promouvoir une vérification du contrôle de l’armement. Ce fut Velikhov qui proposa lors d’une réunion Pugwash à Copenhague en 1985 que des groupes indépendants de scientifiques occidentaux puissent jouer un rôle dans la vérification du moratoire soviétique pour les essais nucléaires. La proposition fut par la suite acceptée, et des savants américains rendirent visite à un site d’Asie Centrale soupçonné d’avoir des radars ABM, et établirent un observatoire indépendant de phénomènes sismiques dans la zone d’essais nucléaires soviétiques du Kazakhstan. Les scientifiques de Pugwash ont fourni un flot continu d’idées créatives pour favoriser la réduction de la tension entre Est et Ouest.

Au cours des années 80, des politiciens de droite essayèrent de prétendre que la proposition de Nuclear Freeze avait été inventée à Moscou. Une fois de plus, c’était le contraire. L’idée d’un arrêt bilatéral de la production, des essais et du déploiement des armes nucléaires s’était fait jour chez les activistes pour la paix aux Etats-Unis et fut par la suite introduite en Union soviétique par une délégation de religieux et d’activistes pour la paix. En 1979, des représentants des Quakers et d’autres groupes présentèrent aux responsables soviétiques de Moscou ce qui se nommait alors la « Proposition pour un moratoire nucléaire ». Les bureaucrates qu’ils rencontrèrent à cette occasion au ministère des Affaires Etrangères soviétique ne firent guère attention à l’idée. Ce ne fut que plusieurs années plus tard, lorsque le Freeze prit son essor comme mouvement de masse aux Etats-Unis, que les responsables soviétiques se mirent à répondre plus positivement à cette proposition. De fait, quand les négociations USA-Union soviétique sur les armes stratégiques se mirent finalement à prendre tournure en 1982, la première offre soumise par les Soviétiques fut une version modifiée de celle de Nuclear Freeze. Moscou prit une initiative du mouvement américain pour la paix et la resservit à Washington comme une proposition soviétique officielle. Les négociateurs américains ne trouvèrent pas cela drôle et rejetèrent la proposition comme pure propagande, ce qu’elle était probablement. Mais cet épisode révéla à quel point les efforts du mouvement pour la paix contribuèrent à influencer la pensée soviétique.

Un exemple plus significatif de l’influence du mouvement pour la paix fut l’initiative soviétique de 1985 pour sortir de l’impasse et entreprendre leur propre démarche unilatérale sans attendre le résultat des négociations. Le 6 août 1985, pour le 40ème anniversaire du bombardement d’Hiroshima, Mikhail Gorbachev annonça une cessation unilatérale des essais nucléaires et invita les Etats-Unis à se joindre à un moratoire mutuel. C’était de fait une initiative unilatérale pour la paix. L’idée d’initiatives unilatérales pour sortir de l’impasse Est-Ouest avait été longtemps (et est toujours) centrale au mode de pensée du mouvement pour la paix. Des propositions d’initiatives indépendantes furent avancées par la campagne de Nuclear Freeze aux Etats-Unis, la Campagne pour le Désarmement en Grande-Bretagne, et les mouvements pour la paix en Allemagne, aux Pays-Bas et dans d’autres pays. Les partisans de cette idée prônaient l’exemple des moratoires pour l’interdiction des essais nucléaires de la fin des années 50 et du début des années 60, qui aboutirent finalement à la conclusion du traité interdisant les essais nucléaires atmosphériques en 1963. En 1982, Daniel Ellsberg, alors membre du comité stratégique de Nuclear Freeze, avança l’idée d’un moratoire nucléaire aux responsables soviétiques à Moscou. Bruce Kent, secrétaire national de la campagne pour le désarmement nucléaire en Grande-Bretagne, pressa vivement, lui aussi, les dirigeants soviétiques d’annoncer un moratoire.

Aux approches du 40ème anniversaire d’Hiroshima, les suggestions de l’Occident en faveur d’un moratoire nucléaire se multiplièrent. Des amiraux américains à la retraite, Gene LaRocque et Eugene Carroll, du « Center for Defense Information » (Centre pour l’Information sur la Défense), remirent à la Maison Blanche et au Kremlin l’appel à interdire les essais nucléaires. Des activistes occidentaux pour la paix firent aussi appel aux membres du Conseil pour la paix mondiale, sous contrôle soviétique, à Helsinki. Tair Tairov, alors secrétaire du Conseil, câbla à Moscou plaidant en faveur d’un arrêt des essais nucléaires. Tairov fut d’abord réprimandé pour tentative de s’immiscer dans la politique, mais il persista. Comme il l’écrivit plus tard à propos de cet incident :
--J’envoyai un autre câble… Je l’envoyai deux semaines avant que le moratoire ne soit déclaré. Je sais qu’il a été lu par toutes les personnes influentes, le Ministère de la Défense, Gorbatchev Le jour où j’ai lu dans la presse que Gorbatchev avait annoncé le moratoire, je me suis dit que j’avais beaucoup de chance.

Le monde entier avait de la chance.

Les dirigeants soviétiques avaient toujours prêté la plus grande attention aux mouvements occidentaux pour la paix et avaient en effet longtemps essayé en vain de les manipuler. Cependant, dans les années 80, l’influence se manifesta clairement dans l’autre sens. Tairov et d’autres observateurs proches de la politique du Kremlin attribuèrent aux mouvements occidentaux pour la paix un rôle décisif dans l’évolution de la pensée soviétique :
--Si ce n’était grâce au mouvement pour la paix en Occident, il n’y aurait pas eu de « nouvelle façon de penser »… Gorbatchev n’aurait jamais proclamé l’idée d’un monde non-violent, non-nucléaire. Il savait que le monde était déjà un terrain propice. Les mouvements pour la paix ont créé l’arène historique qui lui a permis d’aller de l’avant.