A LA RECHERCHE D’UN TERRAIN COMMUN
Fredrik S. Heffermehl

Fredrik S .Heffermehl, de Norvège, fit des études de Droit en Norvège et aux Etats-Unis (maîtrise de Droit) et milite pour la paix et le désarmement depuis 1984. Il est président de l’Alliance norvégienne pour la paix, vice-président du Bureau international de la paix et de l’Association internationale des avocats contre l’armement nucléaire.
(Pour plus de détails, voir www.ipb.org/ ou www.nowar.no)

On enseigna à des enfants qui avaient besoin d’aide concernant leurs propres tendances agressives à jouer un rôle de médiateurs de conflits. Ceci non seulement les aida à régler des affrontements entre d’autres enfants mais leur donna aussi des outils pour contrôler leur propre comportement. L’introduction de la négociation entre pairs a conduit à une chute de 50% de la violence scolaire. C’est le résultat le plus remarquable que j’aie jamais noté au cours de mes 20 ans consacrés à ce genre de travail, dit le professeur canadien Chuck Cunningham en 1995 lorsqu’il publia une analyse des résultats de la « médiation entre pairs » dans trois écoles canadiennes.

De bonnes techniques de résolution de conflits aident aujourd’hui à améliorer le climat scolaire dans de nombreux endroits du monde. Dans certains des quartiers les plus durs de Los Angeles, aux Etats-Unis, des enfants bénévoles, dont certains n’ont pas plus de six ans, sont transformés en « gérants de conflits ». Dans un environnement où les enfants se tuent les uns les autres avec des armes à feu, ils se promènent par deux dans les cours d’écoles et interviennent au premier signe de querelle, armés seulement de quatre règles fondamentales : pas d’interruptions; pas d’insultes ni de propos méprisants ; être aussi honnête que possible ; être d’accord pour résoudre le problème. Le programme leur enseigne le respect de soi, il leur apprend à assumer la responsabilité de leur propre comportement et leur donne des techniques de résolution de conflits sans recours à la violence.

Mais les écoles ne sont que l’un des domaines où la résolution non-violente de conflits est florissante. Elle s’est développée à une allure vertigineuse à travers le monde au cours des quarante dernières années grâce à un croisement fécond entre le monde universitaire et la vie pratique. Un ensemble de travaux universitaires riche et varié s’est transformé en réalité concrète dans de nombreux secteurs de la société, dans les relations familiales, les affaires, la gestion d’entreprise, et les services chargés de faire respecter la loi. On enseigne aux avocats des moyens d’obtenir de meilleurs résultats pour leurs clients et aux industries à opter pour des solutions plus souples, --même si vous avez le pouvoir ou la chance de remporter une victoire totale, il peut s’avérer avantageux pour vous de conserver une bonne relation ou un bon contact d’affaires. L’enseignement de méthodes et de techniques de résolution de conflits a apporté une nette amélioration dans la vie des gens à mesure qu’ils apprenaient à se respecter eux-mêmes et à accepter que les autres puissent être différents. Les valeurs qui prédominent dans une société qui résout ses conflits sont la liberté de choix, le respect de soi, la responsabilité de ses propres actes et la promotion de relations plus justes et plus équitables.

La distance entre ceux qui ont du pouvoir et ceux qui n’en ont pas diminue lorsque des techniques de résolution de conflits donnent du pouvoir à ceux qui jusque là se croyaient sans voix ou incapables de participer, telle est l’une des expériences recueillies par les efforts couronnés de succès du Réseau pour la résolution de conflits (RRN) en Australie. Depuis ses débuts modestes en 1973 sous le nom de Programme de paix et de résolution de conflits, à l’intérieur de l’association australienne des Nations-Unies, la paix a été la raison d’être du réseau. Son expansion considérable commença lors de l’Année Internationale de la Paix en 1986, avec, comme moteur de formation, 12 principes de résolution de conflits (voir l’article d’Helena et Stella Cornelius).

S’inspirant d’un trésor mondial d’études académiques aussi bien que de culture et de sagesse traditionnelles, le RRN a développé 12 principes fondamentaux faciles à comprendre et applicables dans les situations les plus diverses. En 1988 le RRN avait un groupe de 37 formateurs et nécessitait 12 employés pour faire fonctionner son programme éducatif. En 1993, la résolution de conflits était fermement intégrée à l’ensemble de la société australienne. On ne pouvait pas y ouvrir un quotidien sans y trouver plusieurs références à la résolution de conflits. Le RRN s’était tellement agrandi qu’il avait dû se subdiviser en plusieurs groupes consultatifs.

--Le réseau estime que d’être capable de bien gérer les conflits qui nous affectent est un droit humain fondamental, tout comme d’être capable de lire et de compter, et que la liberté, la démocratie et le progrès social en dépendent. Les complexités que présente cette fin de siècle exigent que chacun soit capable de lire, d’écrire, de compter et de résoudre des problèmes, dit Stella Cornelius qui, avec sa fille Helena Cornelius, a joué dès le début un rôle décisif dans le développement du réseau de résolution de conflits. Elles ont été très conscientes de l’importance d’en propager le thème à l’ensemble de la société. Si le RRN a inclus dans ses travaux des universitaires et des gestionnaires de haut niveau, ce fut dans le but d’élargir plutôt que de limiter son rayon d’action. L’Australie est indubitablement devenue le pays du monde doté du pourcentage le plus élevé de gens formés en techniques de résolution de conflits.

La plupart des gens sont en principe pour des solutions non-violentes. Cependant, face à un conflit, ils ne se sentent pas suffisamment équipés pour y recourir et adoptent à la place un comportement de retrait ou d’agression. D’avoir à sa disposition des techniques de résolution de conflits change cette situation. Le réseau décida, au début de 1986, de se concentrer sur l’enseignement, et ce déplacement de priorité de la promotion du concept vers la formation se solda par un énorme bond en avant. L’enseignement est mis à la disposition du plus grand nombre de gens possible, et est offert à tous les groupes d’âge, depuis les enfants d’âge préscolaire jusqu’aux personnes âgées, aux communautés ethniques, aux institutions responsables de l’enseignement et de la santé, aux groupes religieux, aux secteurs d’entreprise, aux services publics et aux organisations collectives. Une formation spéciale à l’usage des parents s’est avérée utile pour les familles, tout particulièrement celles frappées par une séparation ou un divorce ; elle les aide à établir des contrats sains, aptes à faciliter la tâche des parents. La police (en tant que « service » plutôt que « force ») a beaucoup à apprendre sur des moyens souples de faire face à des situations difficiles. Le réseau a enseigné la résolution de conflits dans les prisons, y compris dans les quartiers de haute surveillance, considérant qu’une bonne gestion des conflits constitue un outil social essentiel et que les détenus ont grand besoin d’apprendre une alternative à la violence.

Le langage est un facteur-clé de la formation. Notre choix de mots fait toute la différence entre jeter de l’huile ou au contraire de l’eau froide sur une situation en surchauffe. Utilisez des affirmations « je » pour communiquer vos besoins et inquiétudes, plutôt que de dire aux autres ce qu’ils auraient dû faire. « Vous auriez dû me prévenir, avant d’aller voir le patron » dit la même chose que « j’aurais préféré que vous me préveniez, avant d’aller voir le patron ». Mais la première proposition est critique, elle repose sur un jugement. Il y a tout un éventail de choses à ne pas faire, par exemple les insultes, le persiflage, la culpabilisation, les menaces, les rappels du passé, trouver des excuses, ne pas écouter. Mais on y trouve aussi une invitation générale à une démarche réciproque consistant à explorer les options et les solutions qui peuvent convenir à toutes les personnes impliquées. « Chacun peut être gagnant » est le titre optimiste de l’ouvrage principal du RRN, au sein d’une large sélection de matériel d’enseignement. Ce livre a été traduit en plusieurs langues. Les formateurs du RRN ont aussi voyagé pour enseigner dans d’autres pays.

Récemment, le RRN d’Australie a aussi pris à parti la culture politique, dans le cadre d’un projet gouvernemental de résolution de conflits. Ecoutez seulement Keith D. Suter :

« Les politiciens creusent leurs tombes avec leurs langues. L’usage du sarcasme et des échanges d’insultes personnelles ne fait qu’alimenter le scepticisme du public vis-à-vis de l ‘ensemble du système politique. Le cœur du problème réside dans la nature antagoniste de la politique : l’opposition systématique y est institutionnalisée. Nous avons besoin d’une nouvelle culture politique avec des élections favorisant la résolution de conflits et une approche de gouvernement qui soit propre à résoudre les conflits. La démocratie se fait escroquer quand d’encourager la diversité devient automatiquement encourager l’antagonisme.

En politique, la diversité comme échange d’idées est fondée sur une vue philosophique saine, à savoir que personne n’a nécessairement toutes les réponses correctes et qu’on se doit d’examiner tous les points de vue. Autrement dit, les décisions ne devraient pas être le fait d’une élite parmi la population. L’expérience a bien montré au cours des siècles que de s’en remettre à une élite présente des risques certains et va en fin de compte à l’encontre du but recherché.

« Après tout, on apprend souvent davantage de ceux avec qui on n’est généralement pas d’accord que de ceux qui partagent nos points de vue. » Partant de là, le RRN entreprit de demander à tous les candidats de l’élection de 1996 de prendre quatre engagements (et de publier leurs réponses).
1. De traiter les questions et de s’abstenir d’attaques personnelles vis-à-vis de leurs opposants, 2. de promouvoir leurs propres façons de voir avec fermeté et d’exclure les insultes de leurs débats, 3. de rechercher un terrain commun, et 4. d’œuvrer pour un changement visant à rendre le débat et le comportement politique plus respectueux. Il se peut que ce programme ait entraîné un changement subtil mais significatif de la culture politique, changement manifeste dans l’impopularité croissante des attaques personnelles et dans une plus grande appréciation de la coopération et de la collaboration entre politiciens qui sont parfois –mais pas nécessairement toujours—des adversaires politiques.

Avec tous les progrès faits au niveau national, reste à considérer le niveau international. L’ONU a eu tendance à penser les résolutions de conflits en termes de moyens militaires traditionnels. Nombre d’universitaires ont depuis longtemps soutenu que l’ONU devrait être bien mieux équipée pour maîtriser des conflits internationaux et des luttes internes. Il est nécessaire de développer un système d’ « alerte anticipée » au niveau international, et de le relier à un système d’ « action anticipée ». Il est certain qu’en matière de guerre plus qu’en aucun autre domaine mieux vaut prévenir que guérir.
Si la résolution de conflits, qui joue un rôle égalisateur dans les rapports de pouvoir, pouvait trouver sa traduction au niveau international, ce serait à la fois bienvenu et important pour la paix. Un formateur du RRN eut une expérience surprenante avec l’un des individus les plus physiquement imposants de tous ses cours. Ce formateur avait toujours pensé que c’était les gens les plus petits qui avaient le plus à gagner de ce genre de résolution de problèmes, mais quelques minutes à peine après le début de l’exercice, cet homme imposant s’anima soudain, criant de soulagement : « On n’a pas besoin de force ! »

Une culture fondée sur la résolution de conflits se répand de plus en plus en Australie et à travers le monde. Ses avantages ne cessent d’être mieux connus et plus appréciés. A long terme, une telle culture ne manquera pas de s’infiltrer aussi bien dans l’arène internationale. Les médiateurs de conflits qui oeuvrent dans les cours d’écoles d’aujourd’hui seront les politiciens et les diplomates de demain.